Pas de quartier pour Bruxelles

– Texte de Jean Flinker, ATTAC-Bruxelles, avril 2008

C’est arrivé près de chez vous. En 1989. Au printemps de cette année-là, Charles Picqué se prononce en faveur du TGV à Bruxelles, et affiche sa préférence pour l’arrêt en gare du Midi. Dès cette annonce, les prix de l’immobilier se mettent à flamber dans toute la partie délaissée du bas de Saint-Gilles, et la spéculation à grande vitesse aussi. Six mille habitants vont ainsi être pris en otages.

Des maisons qui ne trouvaient pas acquéreur pour 2,5 millions de francs voient leur prix s’envoler trois-quatre fois plus haut. En 1991, un promoteur n’hésite pas à proposer 16 millions pour un immeuble de 200 m2 — vendu 2 millions de francs quatre mois plus tôt. Qui achète?

PROMOTEURS PROMUS. Une bande de promoteurs affairistes, toujours les mêmes, toujours compromis au hit parade des combines, des dessous de table et des passe-droits: les firmes CFE et Maurice Delens, la Compagnie Immobilière de Belgique, les entreprises Van Rymenant et la Société belge des bétons. En deux-temps trois-mouvements, ces cinq-là ont fait main basse, à travers leur consortium Espace Midi, sur une grosse vingtaine d’immeubles de la rue Fonsny. Vingt immeubles? Attendez: en réalité, Espace Midi en détient bien davantage, à travers l’action de sociétés-écrans et de prête-noms.

Des pratiques qui font grimper les prix encore plus vite — d’autant que le consortium a signé un pacte de collusion avec un autre groupe important, le suédois Eurobalken qui détient déjà une série de parcelles de choix. Telle est, complète et nominée, la ligue des promoteurs promus — si on y ajoute l’entreprise Louis De Waele qui a jeté son dévolu sur quarante-cinq maisons (dans le triangle de Mérode, Moscou, Porte de Hal).

Trois années plus tard, en 1992, Charles Picqué (bourgmestre empêché de Saint-Gilles et ministre-Président de la Région bruxelloise) évoque «un plan qui, pour réussir, doit rester secret».

SOCIÉTÉ LUCRATIVE. En fait, il s’agit de faire baisser la valeur des immeubles où logent toujours des habitants — en laissant littéralement «pourrir» le quartier, y interdire les rénovations, encourager la multiplication des maison vides, et créer une structure privée jouissant du monopole de rachat au sein des îlots encore convoités. A cette fin, la Région met sur pied une société à but lucratif (la société anonyme Bruxelles-Midi) qui va racheter au rabais les immeubles à leurs petits propriétaires, puis en revendre les parcelles aux promoteurs chargés d’édifier une série d’hôtels «5 étoiles» au luxe intempestif, et pas moins de 100.000 m2 de bureaux le long de l’avenue Fonsny. Stratégie mise en œuvre par les autorités publiques: annoncer, dès 1992, l’extrême urgence, la menace de l’expropriation imminente afin d’avoir les habitants à l’usure et à des prix ridiculement bas (pour certains cas, entre 20.000 et 120.000 euros).

Pour s’opposer à ces abus de pouvoir répétés, les habitants écoeurés n’ont d’autres recours que d’activer une longue et patiente guérilla judiciaire… Dans un de ses Arrêts, le juge de paix de Saint-Gilles est d’ailleurs obligé de reconnaître: le système mis en œuvre ici est «un modèle d’administration mal conçue et malfaisante» (sic).

Plus fort. Le 13 mars 2007, dans un nouvel Arrêt incisif, la Justice de Paix ira jusqu’à donner totalement raison aux habitants encore sur place: la Région y est jugée responsable de la dégradation du quartier, le jugement évoque le harcèlement administratif organisé afin d’acquérir des immeubles à prix extorqués — à la suite de quoi la Région est condamnée à 50.000 euros d’amende pour «atteinte aux droits de l’Homme»

CITY MARKETING. Avec «Dans 10 jours ou dans 10 ans», le jeune et talentueux Gwenaël Breës a donc réussi un film généreux, souvent drôle, toujours captivant — au brio accusateur. Un documentaire-choc où — estomaqués — les spectateurs comprennent enfin «Comment et pourquoi» des édiles politiquement définies ont accepté toutes les turpitudes pour contraindre des familles décidées à ne pas se laisser faire et défaire; «Comment et pourquoi» ces édiles ont abandonné aux firmes privées la profitable tâche de réaliser des projets immobiliers pharaoniques, mis en vente sur le marché mondial pour ne finalement trouver comme acquéreurs… que les pouvoirs publics belges (la SNCB, l’ONSS, le Service public fédéral de la Santé publique…) ou des sociétés privées déménageant d’un autre lieu d’implantation à Bruxelles. Aux frais de qui? Mais des contribuables pardi.

Un film où vous allez enfin comprendre «Comment et pourquoi» des quartiers ont été sciemment mis à sac pour en chasser les habitants de condition modeste — puisque, selon un jugement prononcé en faveur du bourgmestre empêché, ci-devant Ministre-Président de la Région, «la gare du Midi ne peut plus être le terminus des migrants pauvres en quête de Terre promise»

Oui, tout se trouve montré et démontré à travers une saga révoltante qui vous laissera révolté.

• Jean FLINKER



[ http://film.quartier-midi.be ]